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L'artillerie de campagne au combat

Publié par Olivier Millet

L'artillerie de campagne au combat

On appréhende difficilement quelle fut l'importance réelle des canons de campagne sur les champs de bataille de la guerre de Sécession et on a tendance à minimiser l'efficacité de cette dernière au profit du seul feu d'infanterie. Si cette dernière, reine des batailles, demeure l'arme par excellence c'est parce que l'artillerie durant la guerre civile est demeurée longtemps mal employée avant de pouvoir révéler son plein potentiel tactique. Comme souvent durant cette guerre, c'est l'incompétence notoire du commandement qui a causé le plus de tort à la doctrine d'emploi des canons dans les armées. Pourtant l'arme savante avait acquis une certaine notoriété durant la guerre du Mexique où la "flying artillery" ou artillerie légère avait rendu de grands services et fut même en partie à l'origine des premières victoires comme à Palo Alto ou Resaca de la Palma ; un de ses officiers, le Major Henry J Hunt, avait même rédigé en 1856 un manuel sur l'artillerie (" The instructions for field Artillery ") théorisant les meilleurs moyens pour améliorer les capacités de cette arme en, par exemple, rééchelonnant son niveau d'emploi au niveau de la brigade et maintenir un parc d'artillerie en guise de réserve ou accentuer l'exercice de tir pour la précision plutôt que pour la cadence. Malheureusement, comme bien des précurseurs, Hunt ne sera pas lu, écouté, compris par les responsables militaires américains et les canons seront utilisés selon les vieilles méthodes. L'expérience du combat et l'apparition de chefs plus clairvoyants feront que finalement les artilleurs de la guerre civile pourront de mieux en mieux exploiter le potentiel destructeur de leur "arme savante".


Une méconnaissance d'utilisation nuisible

L'artillerie durant le début de la guerre civile américaine était déployée au profit d'une unité d'infanterie, brigade régiment voir bataillon. Ce faisant la batterie d'artillerie passait sous commandement du chef de l'unité d'infanterie avec pour principale conséquence : une mauvaise utilisation des canons par méconnaissance des capacités réelles des pièces d'artillerie et surtout de la meilleure disposition à leur faire adopter. Les canons se trouvaient alignés tels des bataillons d'infanterie en première ligne en soutien des troupiers alors qu'une position dominante et plus en retrait leur aurait permis de fournir un appui tout aussi efficace voire plus. En outre, les canons étaient fixés à leur unité et conservés à tort à son profit au lieu d'aider et de participer à des engagements où ils auraient été plus utiles. Le Nord comme le Sud emploient les canons de la même manière mais les sudistes les manœuvrent mieux tandis qu'au Nord les pièces sont certes plus nombreuses mais fort mal disposées sur le champ de bataille et leurs capacités sont diluées entre les différents détachements d'infanterie.
L'artillerie fut trop souvent considérée comme un auxiliaire de l'infanterie plutôt que comme une arme à part entière avec ses propres conceptions tactiques. Il faudra attendre 1863 pour que le principe d'un commandement autonome d'un officier artilleur sur le terrain soit accepté par la hiérarchie militaire. Mais si les mentalités changeaient peu à peu dans le bon sens, leur application pratique sur le terrain prenait plus de temps à se faire jour.

Durant la guerre civile, les batteries détachées au profit d'unités d'infanterie ne pouvaient réaliser de tels tirs et étaient cantonnées au rôle d'appui feu des bataillons sur un ennemi commun. Paradoxalement les tactiques de l'infanterie américaine tendaient à appliquer des schémas anciens, datant de l'ère napoléonienne et n'avaient connu que peu de progrès doctrinal. Au Nord, l'artillerie fit bien plus de progrès dans son utilisation au cour du conflit. Grâce à des officiers comme Henry J Hunt, les commandants d'armée commencèrent à admettre que les thèses de Hunt étaient valables et applicables. Les batteries de canons furent capables d'améliorer leur capacité à mieux coordonner leurs feux ; mais bien sûr cette capacité dépendait de la compétence de l'officier artilleur chargé de son application. Le général Meade, dirigeant les forces de l'union à Gettysburg, par son intégration de l'artillerie dans la globalité de sa manœuvre en temps qu'arme à part entière, fit beaucoup pour faire progresser les idées soutenues par Hunt et ses partisans au sein de l'armée fédérale.

La concentration du feu

L'armée de Napoléon avait démontré en son temps l’intérêt de masser les batteries d'artillerie et de concentrer le feu de ses pièces. en 1809, la grande batterie de Wagram qui avait rassemblé plus de 112 pièces dans l'unique but de percer le centre autrichien fut l'un des exemples les plus connus de la puissance de la concentration d'artillerie. Plus récemment durant la bataille de Solférino en 1859, ce n'est ni plus ni moins que la concentration de 80 canons français qui sauve la journée en détruisant les canons adverses et stoppant les tentatives de contre-attaques ennemies. La leçon n'a pas été retenue alors que l'armée française avait une grande influence en général sur les militaires américains.

Au fur et à mesure du conflit on vit apparaître des concentrations de pièces plus importantes qu’auparavant comme à Hazel Grove et Gettysburg en 1863. Néanmoins la concentration des pièces et de leurs feux ne fut pas toujours à la hauteur des espérances des chefs. Hunt placé à la tête d'un parc de plus de 320 pièces à Antietam échoue à museler les 40 canons sudistes qui manœuvrent toujours aussi bien tandis que ses propres pièces s'évertuent à disperser leur feu en duels stériles et inefficaces, ou sont réquisitionnées par des officiers d'infanterie qui réclament du soutien. La bataille de Frederickburg puis de Gettysburg démontrèrent la difficulté pour les canons d'appuyer efficacement une attaque. La charge fédérale de Frederickburg sur Mary's Height ou l'attaque confédérée de Pickett à Gettysburg bien que soutenues par de l'artillerie se retrouvèrent seules face au feu d'infanterie et d'artillerie adverse qui n'avait pas été correctement muselé. Comme l'avait noté Hunt, les canons en défensive sont plus efficaces que dans l'offensive. L'échec de l'attaque confédérée de Gettysburg, le troisième jour, fut en partie lié à l'incapacité de la batterie sudiste de 150 canons à museler les pièces ennemies (les canons confédérés mettront hors de combats plus de 30 pièces fédérales sur un total de 111 présentes sur cette partie du champ de bataille). Les fédéraux ayant pris soin de ne pas faire tirer tout leurs canons au début de l'action afin de masquer leur nombre ou parce qu'ils étaient hors de portée. Une fois les canons sudistes incapables de tirer pour soutenir leur hommes, car à court de munitions ou tout simplement parce qu'ils étaient gênés par leurs propres soldats, les canons fédéraux aux cotés des troupes d'infanterie purent s'en donner à cœur joie dans une orgie de destruction à coups de boulets explosifs, pleins mais surtout de boîtes à mitraille. Coordonnant ses tirs sur la même grosse cible que représentait la division Pickett , soutenue par l'infanterie avec qui elle opérait de concert mais en masse, bénéficiant d'un léger couvert et surtout d'un vaste champ de tir, l'artillerie fédérale pouvait dès lors démontrer qu'elle était aussi la reine des batailles.

Détruire les canons adverses

La contre batterie qui consiste à neutraliser les canons de l'ennemi avant que ces derniers ne s'en prennent à vos propres forces était la spécialité des canons à tube rayé. Ces pièces à l'allonge plus importante que les canons classiques à âme lisse étaient également plus précis et donc bien adaptés à ce type de combat. Dans les faits les résultats ne furent, là encore, pas forcément à la hauteur malgré une concentration importante de canons et un bon positionnement sur le terrain. Le tir au-delà de 2500 mètres nécessitait une habileté technique pas forcement possédée par tous les artilleurs. En fait, comme durant les guerres napoléoniennes, le meilleur moyen d'engager et d'infliger des pertes sensibles à l'ennemi était le tir entre 900 et 200 mètres et si possible à l'abri de position établie. A courte distance les artilleurs risquaient de tomber sous le feu des armes d'infanterie mais nous verrons que le risque était calculé. A moyenne et courte distance, les canons du type Napoléon de 12 livres pouvaient démontrer leur pouvoir de destruction surtout lors de tir à mitraille. Les canons rayés Parrot ou d'ordonnance de 3 pouces avaient un calibre moindre et donc expédiaient une charge anti-personnelle ( boiîes à mitraille) de plus faible puissance. De plus, les obus explosifs envoyée à grande vitesse par ces pièces avaient tendance à s'enfoncer dans le sol avant d'exploser, ( quand ils explosaient) ; la zone d'effet de l'explosion s'en trouvait diminuée. L'obus faisait "fougasse" selon un terme des artilleurs français.
Les canons rayés avaient donc une plus grande allonge et étaient plus adaptée au tir de contre batterie, mais le Napoléon M1857, plus ancien, avait la préférence des artilleurs car il était robuste et surtout plus puissant dans ses tirs à mitraille. Les canons rayés plus nombreux au nord étaient disponibles au ratio de deux, ou plus, pour un canon à tube lisse. Le compartiment de combat dont la portée était située entre 200 et 500 mètres demeurait le plus efficace pour un tir antipersonnel et infligeait la plupart des pertes enregistrées par un tir d'artillerie. On estime à environ 10% le nombre moyen de pertes dues aux tirs d'artillerie avec des taux record à Malvern Hill où ce taux atteignit 50%. En sachant que le nombre de personnel présent dans l'arme de l'artillerie au sein des effectifs d'une armée était d'environ 10% le rapport des pertes par rapport au nombre d'artilleurs est respecté et relativise fortement l'impression d'inefficacité du feu d'artillerie de la guerre civile. Autre facteur non négligeable, le tir d'artillerie produisait un impact psychologique très important capable de briser plus surement le moral d'un adversaire que les pertes qu'il subit et ce d'autant plus facilement que le troupier est inexpérimenté.

Les pertes des artilleurs
On peut penser que l'emploi de canon à moyenne mais surtout à courte distance ( moins de 300 mètres) était suicidaire pour les artilleurs soumis au feu d'infanterie ce qui dans les faits était tout relatif. Il apparaît que la plupart du temps les pertes chez les artilleurs étaient relativement faibles, que les captures ou destructions de batterie étaient rares. Les captures des batteries fédérales aux deux batailles de Bull Run ne sont pas des cas anecdotiques mais demeurent relativement exceptionnelles. Même après un échange de tir qui dure, les artilleurs perdaient rarement plus de 15% de leur effectif initial contre 30% pour les unités d'infanterie en moyenne ; néanmoins des batteries se trouvant à court de servant n'était pas non plus chose rare. Les fédéraux perdirent respectivement une trentaine d'artilleurs à Fredericksburg et 46 à Chancellorsville. On estime les pertes moyennes chez les artilleurs comprises entre 5 et 15% durant une bataille. Le record de pertes étant atteint par le 1st Maine Heavy artillery régiment lors du siège de Petersburg et qui a vu 632 de ses hommes atteints sur un effectif de 900. Les canons néanmoins se risquaient rarement dans la zone proche des unités d'infanterie à moins de 200 mètres, les artilleurs étaient plus menacés par les tirailleurs adverses et les sharpshooters que par une unité formée sur laquelle ils pouvaient riposter. Mais dans une telle position il ne fut pas rare de voir des canonniers continuer le feu jusqu'à épuisement des munitions ou des artilleurs surtout si la batterie bénéficiait du soutien d'une autre. Le point de rupture atteint elle se repliait ou était neutralisée. Mais les responsables de l'artillerie évitaient d'arriver à de telles extrémités et devaient tout faire pour assurer un turn over des batteries. D'ailleurs le rôle d'un bon officier d'artillerie est de savoir quand faire tourner ses batteries entre les unités de réserve et celles situées au combat pour assurer la continuité des tirs et le maintien de la même intensité de feu, ce qui dans le stress du combat, avec la fumée masquant les premières lignes et les ordres et contre-ordres des officiers supérieurs était loin d'être évident.


La part de l'artillerie de campagne et son efficacité dans la guerre civile sont plus importantes que ce que l'on a longtemps cru de prime abord. La mauvaise utilisation de ses batteries a été corrigée au fur et à mesure. Ce ne fut pas le nombre de pièces qui fut l'élément majeur de sa réussite mais la meilleure appréhension des chefs quant à son emploi et ses capacités tactiques. Les canons rayés, plus modernes que les canons à tube lisse, n'ont pas spécialement su imposer une domination technologique sur le champ de bataille, les canons Napoléon faisant encore le gros du travail. L'artillerie de la guerre civile n'a pas révolutionné la guerre en général mais a su gagner sa place dans l'esprit des militaires américains au même titre que l'infanterie. La doctrine de l'artillerie américaine a surtout rattrapé son retard. Mais, en Prusse, allait bientôt apparaître une artillerie de campagne réellement novatrice et plus efficace grâce à l'arrivée d'une nouvelle génération d'obus, d'acier et de chefs compétents dont la démonstration sur le champ de bataille allait hisser l'arme savante au sommet dans l'art de la destruction. Les canons de monsieur Krupp sauront, seulement 1 an après la guerre de Sécession, démontrer la capacité des canons à chargement par la culasse pour le malheur des Autrichiens à Sadowa et des Français en Alsace-Lorraine.

(photo : groupe de reconstituteurs tirant avec un obusier de 12 livres M1857 Napoléon, le canon le plus populaire chez les artilleurs des deux camps)

sources:

Paddy Griffith "battle tactics of the civil war"

Philip Katcher new vanguard " civil war artillery " vol 1

Philip Katcher new vanguard " civil war artillery " vol 2

http://www.civilwarartillery.com/