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L'affaire du Trent

Publié le par Olivier Millet

L'affaire du Trent

Le 8 novembre 1861, à 430 kilomètres environ des côtes cubaines, le navire de la marine de l'union, l'USS San Jacinto, oblige le navire britannique, le Trent, à stopper ses machines pour une inspection à bord. Ayant été semoncé par un coup de canon devant l'étrave, le paquebot anglais est arraisonné et fouillé, deux de ses passagers emmenés de force sur le navire américain bien qu'ayant embarqué sur un navire anglais et donc neutre vis-à-vis du conflit.

Le navire anglais avait accueilli à son bord à la Havane deux agents confédérés, James M Mason et John Slidel, dont la mission officieuse était de négocier la reconnaissance par les gouvernements français et anglais de la Confédération sudiste. Ce renseignement est parvenu au commandant de la frégate de 1500 tonnes USS San Jacinto, le commodore Charles Wilkes. Ce dernier prit la décision de poursuivre le navire sur lequel les agents avaient pris place et de les récupérer par la force. L'action en elle-même était une violation de la liberté maritime et du droit des navires à circuler librement. De plus il était particulièrement audacieux de la part du capitaine de s'en prendre à un navire britannique dont la nation était la plus puissante nation navale du monde. Une fois capturés, les agents sudistes sont emmenés à Fort Monroe en Virginie. Quant à Wilkes il est particulièrement félicité pour l'audace de son action. A Washington l’accueil de la nouvelle est plus froid car Lincoln comme son gouvernement sait bien que l'Angleterre ne va pas laisser passer un tel affront diplomatique.

Des risques d'une intervention à l'horizon ?

En effet une fois parvenue à Londres la nouvelle de l’arraisonnement du Trent fit l'effet d'une bombe. Alimentée par une presse vindicative, l'opinion publique se laissa aller à ses penchants bellicistes contre les États-Unis. Ironiquement l'Angleterre se trouvait, à une échelle bien différente, dans la même situation que les États-Unis en 1812 qui subissaient une pression en mer sur leur flotte marchande de la part de la Royal Navy. Pour l'heure, Londres mobilisa une partie de ses troupes et expédia un détachement de 8000 hommes au Canada pour renforcer la garnison ; la Royal Navy était mise sur le pied de guerre. Une évaluation des forces permettait de voir que la Grande Bretagne bénéficiait d'un net avantage sur la marine de l'Union en terme de bateaux de guerre car beaucoup de navires nordistes n'étaient que des navires civils réarmés. En outre les plus puissantes unités britanniques surclassaient de beaucoup les frégates de ligne américaines. Une éventualité d'actions combinées avec la marine sudiste avait été envisagée par certains mais l'implication de la Grande Bretagne aux côtés de la Confédération aurait pu avoir des conséquences funestes sur l'opinion publique européenne opposée à l'esclavage. En outre la marine anglaise devait prendre en considération les progrès effectués par les américains dans le domaine des Ironclads et des Monitors capables d'opérer en eau peu profonde et qui auraient détruit avec facilité les navires en bois anglais incapables d'être soutenus par leur navires cuirassés au fort tirant d'eau. La possibilité de mettre en place un blocus naval demeurait la seule option de la part de la Grande Bretagne mais une option qui pouvait a terme, comme pour la confédération, géné considérablement Washington. Quant à la guerre sur terre, même en renforçant la garnison du Canada, en faisant appel à la milice et en multipliant les raids côtiers c'est face à une armée de près d'un demi--million d'hommes entraînés et lourdement équipés en artillerie qu'il allait falloir se frotter. Autant dire que la campagne terrestre était inaccessible aux Anglais et qu'il leur fallait se cantonner à une défense ferme du Canada comme en 1812 et a un blocus des côtes américaines. Bien que montrant les dents, les Anglais n'avaient pas réellement l'envie ni les moyens de se lancer dans une telle entreprise au seul but de laver leur honneur même si il est probable que la Grande Bretagne aurait bénéficié du soutien militaire et diplomatique de la France déjà présente au Mexique depuis le 8 décembre 1861.

(peinture illustrant l'article appartenant à la collection Southampton City Art Gallery)

caricature montrant le capitaine Wilkes s'emparant des deux agents confédérés parue dans le Harper's Weekly, magazine publié à New-York

caricature montrant le capitaine Wilkes s'emparant des deux agents confédérés parue dans le Harper's Weekly, magazine publié à New-York

Néanmoins, des explications et la menace d'une déclaration de guerre furent sur le point d'être envoyées à Washington dans des termes qui laissaient peu de place à la diplomatie. Il fallut la réécriture du texte officiel diplomatique britannique adressé à Washington par la reine Victoria elle-même pour éviter le pire. Du point de vue diplomatique l'embarras entre la Grande-Bretagne et les États-Unis plaisait particulièrement à la France de Napoléon III qui profiterait de l'occasion pour renforcer sa position au Mexique où se battait un corps expéditionnaire français au grand mécontentement des Américains. Mais on n'en était pas encore là, et la France qui reconnaissait comme illégitime l'action de la marine américaine assurait l'Angleterre de son soutien en cas de conflit.

Il apparaissait que l'action de Wilkes avait eu lieu de son propre chef et qu'elle n'avait pas reçu l'assentiment du président Lincoln lui-même. D'une certaine manière le gouvernement américain ne pouvait être tenu comme responsable dans cette affaire même si le commandant d'un navire de guerre de l'US NAVY est un représentant à l'étranger du pouvoir exécutif américain. Les négociations commencèrent et ce fut le vice-président américain Seward qui fut chargé de mener la délicate mission de sauver la face du président Lincoln. Ce dernier savait qu'il ne pouvait mener deux guerres de front avec succès mais ne voulait pas montrer un instant le moindre signe de faiblesse à l'heure où l'Union était en danger de désagrégation. L'Angleterre n'était pas encore l'ennemi des État-Unis ni l'ami de la Confédération. Il fallait faire en sorte que les relations entre les deux pays se normalisent au plus vite et éviter de faire du Royaume-uni un allié pour le Sud par la faute d'un commandant de navire trop zélé.

Finalement il fut décidé de libérer les prisonniers sudistes mais sans pour autant présenter d'excuses officielles au gouvernement britannique. Les deux agents furent renvoyés vers l'Angleterre. L'Angleterre retrouva des relations plus cordiales avec Washington grâce à la diplomatie inattendue de Seward. La résolution pacifique de cette crise aura pour conséquence d'aplanir les différents entre Londres et Washington et surtout permettre de nouer des liens plus solides lorsqu'une autre crise, celle du Roi Coton, éclatera. Le Sud, qui avait tout à gagner d'une confrontation militaire entre le Nord et l'Angleterre, finit au contraire par se retrouver avec une situation diplomatique bien meilleure entre ces deux pays, ce qui réduira fortement l'effet majeur de l'embargo qu'ils mettront en place sur les exportations de coton et permettra au Nord de devenir un partenaire de premier ordre de l'Angleterre, qui, en échange, lui fournira tout le salpêtre nécessaire à la fabrication de la poudre.

Les deux agents sudistes au coeur de l'affaire.

Les deux agents sudistes au coeur de l'affaire.

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